21/11/2015 Actualités

Rencontre avec Aung Ko, artiste birman

Promouvoir des artistes

Une ouvre de Aung Ko, artiste birman

Promouvoir des artistes contemporains et prometteurs originaires d’Asie du Sud-Est. C’est l’objectif ambitieux du projet « Talents émergents des pays émergents », mené conjointement par le Palais de Tokyo et la Fondation Total. Dans le cadre de ce projet, d’une durée de quatre ans (2014-2017), le curateur sino américain Jo-ey Tang s’est rendu en Asie du Sud-Est à la recherche de talents confirmés mais encore peu connus du grand public, notamment à l’international. Sa quête l’a conduit vers deux artistes birmans d’exception : le sculpteur et peintre Chan Aye ainsi que le jeune plasticien Aung Ko.

Chan Aye a présenté ses œuvres au Palais de Tokyo de décembre 2014 à mai 2015. Aung Ko, s’est vu proposer une résidence de neuf mois au Pavillon du Palais de Tokyo, à Paris : une expérience culturelle et humaine inédite qu’il nous a racontée…

Le choc des cultures

Aux origines

Avez-vous grandi dans un environnement où l’art tenait une place importante ?

Aung Ko : Non pas du tout. Mon père était un simple villageois et ma mère enseignante. J’ai grandi dans un petit village où peu de gens savent lire. La plupart quitte l’école à quatorze ou quinze ans pour travailler. Grâce à ma mère, j’ai eu la chance d’apprendre à lire. Elle apportait beaucoup de livres à la maison, ce qui a aiguisé ma soif de connaissance. J’ai pu ainsi quitter mon village à dix sept ans pour étudier l’art à l’Université de Rangoun.

Vous travaillez avec différentes matières, le bois, la fibre de verre…et sur différents supports, la photo, la toile…vos créations semblent être un savant mélange entre tradition et modernité.. Etes-vous d’accord avec cette vision?

Oui tout à fait. Je dirais aussi que mon travail est plutôt audacieux. Quand je réalise la sculpture « Breakfast with my enemy » (Petit-déjeuner avec mon ennemi), je n’ai pas peur. Certains artistes birmans n’oseraient pas créer de telles œuvres. Mais si nous avons peur, nous ne pouvons rien faire. Sans peur, tout est possible.

9 mois de résidence à Paris

Jo-ey Tang vous a proposé cette résidence  à Paris pour que puissiez exposer votre travail au Palais de Tokyo. Quelle a été votre première réaction ?

Aung Ko : Je ne voulais pas y aller ! (rires). Je ne suis vraiment pas à l’aise avec la technologie. Même pour envoyer des emails, je sollicite de l’aide. Alors en partant neuf mois aussi loin, je craignais de ne pas pouvoir correspondre avec mes proches. Finalement, tout s’est bien passé. Et puis je préfère rester concentré sur mon art, je n’aime pas vraiment prendre la parole en public et je m’interrogeais quant à la barrière de la langue et de la culture occidentale…  Heureusement, certains de mes amis birmans, très impliqués dans le domaine artistique, m’ont convaincu de saisir cette opportunité. Ils m’ont dit « tu dois le faire ! Tu dois voir ce qu’il se passe dans le monde”.

Comment se sont passés ces neuf mois de résidence 

Aung Ko : Très bien. Cela m’a permis d’être en contact avec d’autres artistes, logés comme moi à la Cité internationale des Arts de Montmartre. Ils sont  de sensibilité et de culture totalement différentes : il y avait un libanais, un japonais, un israélien et un palestinien ! J’ai rencontré des personnes très chaleureuses.
Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est la liberté que m’a laissée le Palais de Tokyo. Parfois, dans d’autres programmes similaires, il faut expliquer son projet artistique et il n’est pas toujours compris. Ici on soutient les artistes sans les contraindre.  Les équipes du Palais de Tokyo prennent soin de nous et veillent à ce que nous ne soyons pas trop stressés pour créer dans les meilleures conditions.

Avec ce programme, vous avez pu vous concentrer uniquement sur votre art, sans avoir à vous soucier des contingences matérielles. Qu’est-ce que cela vous a apporté ?

Aung Ko : J’ai beaucoup travaillé ! J’ai pu participer à plusieurs projets comme l’exposition « Archipel secret », présentée par le Palais de Tokyo en collaboration avec le National Heritage Board (Singapour) en mars 2015 ou encore les « lundis du Pavillon », le laboratoire de création du Palais de Tokyo. Il s’agit de sessions publiques ayant lieu un lundi par mois et qui permettent d’échanger entre artistes internationaux. J’ai aussi pris part au festival « Do Disturb » dont c’était la 1ère édition et à l’événement « la Danse perdue », un projet en partenariat entre le Palais de Tokyo et l’Opéra de Paris.

Par ailleurs, le Palais de Tokyo m’a organisé beaucoup de rencontres avec des journalistes. Une occasion pour moi de faire connaître mes créations.

« je sais d’où je viens, je reste un artiste birman, pas occidental»

Cette expérience parisienne a-t-elle eu un impact sur votre approche artistique ?

Aung Ko : oui et non … je ne dirais pas que ce séjour à Paris a radicalement changé mon approche de la création. Je sais d’où je viens, je suis un artiste birman, pas un artiste occidental.

Disons qu’elle m’a permis d’approfondir mes connaissances et de bénéficier d’influences nouvelles pour moi. Vous savez en Birmanie, il n’y a pas de musée dédié à l’art contemporain. Il y a un musée national à Rangoun, c’est tout. La plupart des toiles de maître on les voit en reproduction dans des livres ou sur Internet. Alors c’était impressionnant de me retrouver dans certains musées parisiens mythiques, à un mètre de chefs-d’œuvre ! Je garderai le souvenir de ces émotions gravé dans mon esprit. J’ai visité le musée du Louvre cinq fois!

Vers de nouveaux projets

Quels sont vos projets à votre retour en Birmanie ?

Aung Ko : Je vais continuer à voyager. J’ai été invité au Bangladesh pour parler d’un de mes projets personnels : créer des rencontres entre artistes et villageois birmans sur des thématiques artistiques. Je reçois des artistes birmans chez moi, dans mon village, ils peuvent y rester plusieurs jours. Un programme de résidence en quelque sorte.

Je pense que chacun peut apprendre de l’autre et que les villageois birmans de demain, s’ils sont sensibilisés à l’art, exposeront peut-être un jour ici au Palais de Tokyo.

Bien sûr, j’ai à cœur de partager ce que j’ai vécu et appris ici à Paris, notamment avec d’autres artistes birmans. Les esprits sont encore trop fermés en Birmanie, nous avons besoin de nous ouvrir sur le monde. Ma résidence au Palais de Tokyo est une première preuve de cette ouverture, inédite en Birmanie.